Contexte et Diagnostic

État des lieux des relations franco-africaines, analyse des dynamiques contemporaines et cadre méthodologique du rapport.

Contexte et Diagnostic Stratégique

Chapitre 1 : État des lieux des relations franco-africaines

1.1. Héritage historique et tentatives de renouveau

Les relations entre la France et le continent africain sont marquées par une profondeur historique et une complexité singulière, héritage d’un passé colonial qui continue de façonner les perceptions et les réalités contemporaines. Depuis les indépendances, chaque présidence française a tenté d’imprimer sa marque sur cette relation, oscillant entre la continuité d’une politique d’influence et la volonté affichée de rompre avec les pratiques du passé. La période dite de la « Françafrique », caractérisée par des liens étroits et souvent opaques entre les élites politiques et économiques françaises et africaines, a laissé une empreinte durable, alimentant un sentiment de méfiance et des accusations de néocolonialisme.

Cette volonté de rupture et de refondation s’est manifestée à travers une série de discours devenus emblématiques, véritables marqueurs des ambitions présidentielles successives. Le discours de François Mitterrand à La Baule en 1990, conditionnant l’aide française aux progrès de la démocratie, a constitué un premier tournant majeur. Plus tard, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007, malgré ses controverses, a également tenté de redéfinir les termes du partenariat. C’est dans cette lignée que s’inscrit le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, le 28 novembre 2017. En déclarant vouloir être « de la génération de celles et ceux pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables », le président français a posé les bases d’un « agenda transformationnel » ambitieux.

Cet agenda visait une triple inflexion : une diversification des partenariats au-delà du pré-carré francophone traditionnel, un rééquilibrage des relations vers les enjeux économiques, culturels et sociétaux, et un travail de mémoire pour apaiser les contentieux historiques. Cette nouvelle approche se voulait pragmatique, tournée vers la jeunesse africaine et les acteurs de la société civile, afin de construire une relation « décomplexée » et tournée vers l’avenir.

1.2. La crise du modèle français en Afrique

Cependant, près de huit ans après le discours de Ouagadougou, le bilan de cette tentative de rénovation apparaît pour le moins mitigé. La volonté de transformation s’est heurtée à la persistance des réalités géopolitiques et à une série de crises profondes qui ont mis à mal le modèle français en Afrique. Le rapport d’information du Sénat français de janvier 2025 dresse un constat sévère, soulignant que la tentative de diversification n’a pas pleinement réussi et que la relation reste dominée par les questions sécuritaires et militaires.

L’illustration la plus spectaculaire de cette crise est la fin de l’opération Barkhane (2014-2022) et le retrait contraint des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les gouvernements militaires issus de coups d’État successifs dans ces pays ont exigé le départ des soldats français, dans un contexte de dégradation rapide de l’image de la France auprès des opinions publiques. Ce sentiment anti-français, activement alimenté par des campagnes de désinformation, a mis en lumière l’échec de la France à adapter sa présence militaire et son discours politique aux nouvelles aspirations des populations sahéliennes.

Cette crise sécuritaire s’accompagne d’une remise en cause plus large de la présence française sur le continent. L’abandon progressif des bases militaires historiques, la renégociation des accords de défense et les débats virulents autour du franc CFA témoignent d’une volonté de rupture de la part de nombreux acteurs africains. Simultanément, la France fait face à une concurrence stratégique exacerbée. La Russie, à travers des acteurs comme le groupe Wagner (désormais Africa Corps), a su exploiter le vide laissé par la France pour proposer un modèle de partenariat sécuritaire alternatif, sans conditionnalité politique. D’autres puissances émergentes, comme la Chine, la Turquie ou les Émirats arabes unis, déploient des stratégies d’influence économique et diplomatique agressives, réduisant de fait le poids relatif de la France.

1.3. La nécessité d’un nouveau paradigme

Face à cette accumulation de défis, la France se retrouve, selon les termes de l’Institut Montaigne, « au milieu du gué ». Elle a amorcé un difficile travail de mise à jour de sa politique africaine, mais peine à se défaire complètement de ses anciens réflexes et de sa matrice de pensée sécuritaire. La discrétion relative observée récemment sur la scène diplomatique africaine est une évolution positive, permettant de laisser retomber les tensions et de travailler en coulisse. Cependant, des questions stratégiques fondamentales demeurent sans réponse claire : quelle stratégie face à l’expansion de la menace djihadiste dans le golfe de Guinée ? Quelle réponse apporter à l’influence russe ? Quel rôle pour les bases militaires restantes ?

L’expert Jonathan Guiffard souligne que « la matrice sécuritaire reste très prégnante, ce qui est rationnel face à l’expansion de la menace jihadiste, mais ce qui ne correspond plus au cadre politique actuel ». Cette persistance d’une approche principalement sécuritaire risque de conduire à de nouveaux échecs symboliques et de masquer les enjeux de fond qui animent le continent.

Il ne s’agit plus de proposer une énième « refondation » des relations franco-africaines, mais de trouver un chemin pragmatique et modeste. Ce chemin doit permettre à la France de regagner la confiance de partenaires africains qui ont profondément changé, tout en défendant ses intérêts sans naïveté. Il s’agit de passer d’une posture de leadership à une posture de partenariat, en reconnaissant pleinement la souveraineté des acteurs africains et en soutenant leurs propres solutions, notamment à travers l’Architecture de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine (APSA).

La clarté stratégique est désormais l’impératif majeur. La France doit définir une vision claire et cohérente de sa place et de son rôle en Afrique, en alignant ses discours et ses actions. Cela implique d’achever la transformation de son approche, en abandonnant définitivement les vestiges de la Françafrique, en clarifiant sa stratégie militaire et en résolvant les questions symboliques qui continuent d’alimenter les tensions. Ce n’est qu’à cette condition que la France pourra espérer redevenir un acteur pertinent et contribuer, à sa mesure, aux objectifs de paix, de stabilité et de développement sur le continent africain.

Chapitre 2 : L'Afrique dans le monde contemporain

2.1. Dynamiques démographiques et économiques

Le continent africain est au cœur des grandes transformations mondiales du XXIe siècle, en premier lieu par ses dynamiques démographiques et économiques exceptionnelles. Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l'Afrique est de loin le continent le plus jeune du monde. Cette jeunesse représente un potentiel de croissance et d'innovation considérable, souvent qualifié de « dividende démographique ». Selon les projections, la population du continent devrait passer de 1,5 milliard d'habitants en 2024 à 2,5 milliards en 2050, période durant laquelle plus de 600 millions de personnes entreront sur le marché du travail. Cette transition démographique, si elle est correctement accompagnée, pourrait devenir un moteur puissant pour le développement économique et social.

Sur le plan économique, le continent fait preuve d'une résilience notable malgré un contexte mondial incertain. Les prévisions de la Banque Africaine de Développement (BAD) tablent sur une croissance du PIB réel de 3,7 % en 2024 et de 4,3 % en 2025, dépassant ainsi les performances de nombreuses autres régions du monde. Ces chiffres masquent cependant une grande hétérogénéité. Le continent n'est pas un bloc monolithique ; il est composé de 54 pays aux trajectoires économiques, politiques et sociales très diverses. Des économies dynamiques comme l'Éthiopie, le Rwanda ou la Côte d'Ivoire affichent des taux de croissance élevés, portés par des investissements dans les infrastructures et les services, tandis que d'autres pays, souvent riches en ressources naturelles, peinent à diversifier leur économie et restent vulnérables aux fluctuations des prix des matières premières.

Le défi majeur reste la transformation de cette croissance en développement inclusif et durable. La création d'emplois décents pour la jeunesse qui arrive massivement sur le marché du travail est l'enjeu le plus critique. Sans opportunités économiques suffisantes, le dividende démographique pourrait se transformer en une « bombe à retardement » sociale et politique, alimentant l'instabilité et les flux migratoires.

2.2. Position géostratégique du continent

La position géostratégique de l'Afrique s'est considérablement renforcée au cours des deux dernières décennies. Le continent est devenu un espace central où se jouent une partie des grands équilibres mondiaux. Cette centralité repose sur plusieurs facteurs. D'une part, l'Afrique est un réservoir de ressources naturelles et de matières premières stratégiques (cobalt, coltan, bauxite, uranium, etc.) indispensables aux industries de haute technologie et à la transition énergétique mondiale. Le contrôle de l'accès à ces ressources est devenu un enjeu de compétition majeur entre les puissances mondiales.

D'autre part, la stabilité du continent est une préoccupation globale. L'Afrique abrite la moitié des 50 pays les plus touchés par des conflits dans le monde. Des crises graves, comme celles qui sévissent au Soudan, dans la région du Sahel ou dans l'est de la République Démocratique du Congo, ont des répercussions qui dépassent largement les frontières africaines. Elles génèrent des crises humanitaires, alimentent les réseaux terroristes transnationaux et provoquent des déplacements de population qui affectent la stabilité régionale et internationale. Les routes maritimes qui bordent le continent, notamment le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez, ainsi que le golfe de Guinée, sont également des axes vitaux pour le commerce mondial, dont la sécurisation est un enjeu stratégique de premier plan.

Enfin, le poids diplomatique de l'Afrique sur la scène internationale est croissant. Avec 54 voix aux Nations Unies, le continent est de plus en plus courtisé et cherche à parler d'une seule voix sur les grands dossiers globaux, comme la réforme de la gouvernance mondiale, le changement climatique ou le financement du développement. L'entrée de l'Union Africaine comme membre permanent du G20 en 2023 symbolise cette reconnaissance de l'Afrique comme un acteur incontournable des relations internationales.

2.3. Rivalités stratégiques internationales

La centralité géostratégique de l'Afrique en a fait un terrain de compétition intense entre les puissances établies et émergentes. La France et l'Union Européenne, partenaires historiques, voient leur influence contestée par de nouveaux acteurs aux stratégies décomplexées et souvent plus agiles.

La Chine est sans conteste l'acteur le plus influent de ces deux dernières décennies. À travers son initiative des « Nouvelles Routes de la Soie », elle a massivement investi dans les infrastructures (routes, ports, chemins de fer, télécommunications) sur tout le continent, devenant le premier partenaire commercial de l'Afrique. Son approche, basée sur le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures et des prêts conséquents, a séduit de nombreux gouvernements africains, mais soulève également des préoccupations quant à la soutenabilité de la dette et à la dépendance économique qui en résulte.

La Russie a opéré un retour remarqué sur le continent, principalement par le biais sécuritaire. En proposant des services de sécurité, de la formation militaire et des livraisons d'armes, souvent via des sociétés militaires privées comme Wagner, Moscou a su s'implanter dans des pays en rupture avec leurs partenaires occidentaux, notamment en Afrique centrale et au Sahel. Cette stratégie s'accompagne d'une offensive informationnelle agressive visant à discréditer les acteurs occidentaux, et en premier lieu la France.

D'autres puissances avancent également leurs pions. La Turquie, sous la présidence d'Erdoğan, a considérablement renforcé sa présence diplomatique, économique et militaire, notamment dans la Corne de l'Afrique et en Afrique de l'Ouest. Les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite investissent massivement dans les ports, la logistique et l'agriculture. L'Inde, se positionnant comme un leader du « Sud Global », met en avant un modèle de coopération basé sur le partage d'expériences et le développement des capacités.

Face à cette compétition généralisée, la France et l'Europe peinent à renouveler leur offre. Le paquet d'investissement « Global Gateway » de l'Union Européenne, doté de 150 milliards d'euros pour l'Afrique, vise à proposer une alternative aux investissements chinois, en mettant l'accent sur la durabilité et les valeurs démocratiques. Cependant, sa mise en œuvre reste complexe et sa visibilité sur le terrain encore limitée. Pour la France, l'enjeu est de définir une proposition de valeur claire et attractive qui ne soit plus perçue comme l'héritage d'un passé révolu, mais comme un partenariat d'avenir tourné vers des intérêts mutuellement bénéfiques.

Chapitre 3 : Méthodologie et cadre d'analyse

3.1. Approche méthodologique

Le présent rapport d'analyse stratégique a été élaboré à partir d'une approche qualitative, fondée sur une revue approfondie de la littérature et une analyse documentaire exhaustive. L'objectif est de fournir une synthèse rigoureuse et nuancée des enjeux complexes liant l'Afrique aux questions globales dans le contexte du renouveau des relations franco-africaines. La méthodologie adoptée repose sur la collecte, la triangulation et l'analyse critique de données issues de sources diversifiées et faisant autorité dans leurs domaines respectifs.

Les sources primaires et secondaires mobilisées pour cette étude incluent :

  • Les rapports institutionnels et gouvernementaux : Une attention particulière a été portée aux publications officielles d'organisations internationales (Union Africaine, Nations Unies, Banque Mondiale, FMI), de banques de développement (Banque Africaine de Développement), d'agences gouvernementales (Agence Française de Développement, Expertise France) et d'organes parlementaires (Sénat français). Ces documents fournissent des données factuelles, des analyses macroéconomiques et des orientations politiques de première main.

  • Les publications de think tanks et de centres de recherche : Les analyses et les notes de think tanks spécialisés dans les relations internationales et les questions africaines, tels que l'Institut Montaigne, l'Institut d'études de sécurité (ISS Africa) ou le Centre pour les études stratégiques de l'Afrique, ont été essentielles pour décrypter les dynamiques géopolitiques et les rivalités stratégiques.

  • La littérature académique et scientifique : Des articles de revues scientifiques à comité de lecture ont été consultés pour approfondir les cadres théoriques et les analyses de fond sur des sujets spécifiques comme le dividende démographique, la transition énergétique ou les politiques migratoires.

  • Les sources de presse spécialisée et les dépêches d'agences : Pour obtenir des informations à jour sur les événements récents et les tendances émergentes, une veille a été effectuée auprès de médias de référence couvrant l'actualité africaine et les relations internationales.

La grille d'analyse utilisée pour structurer le rapport s'articule autour de quatre enjeux globaux identifiés comme cardinaux : le climat, l'innovation, la jeunesse et les migrations. Chacun de ces enjeux est analysé à travers un double prisme : d'une part, ses manifestations et ses dynamiques propres au continent africain ; d'autre part, ses implications pour les relations franco-africaines et les stratégies de coopération. Les propositions stratégiques formulées à la fin de chaque chapitre et dans la partie conclusive du rapport sont évaluées selon des critères de pertinence, de faisabilité, d'impact potentiel et d'alignement avec les principes d'un partenariat renouvelé.

3.2. Cadre conceptuel

L'analyse développée dans ce rapport s'appuie sur un cadre conceptuel visant à dépasser les approches traditionnelles des relations Nord-Sud. Trois concepts clés structurent notre réflexion :

  1. Le partenariat d'égal à égal : Ce concept, souvent évoqué dans les discours politiques, est ici entendu dans un sens exigeant. Il ne s'agit pas seulement d'une rhétorique diplomatique, mais d'une transformation fondamentale de la posture des acteurs. Un partenariat d'égal à égal implique la reconnaissance pleine et entière de la souveraineté des partenaires africains, le respect de leurs choix politiques et de leurs modèles de développement, et la co-construction des stratégies et des projets. Il suppose un dialogue franc et direct, y compris sur les sujets de désaccord, et une répartition équitable des bénéfices et des responsabilités.

  2. La souveraineté africaine : Ce concept est central pour comprendre les aspirations actuelles du continent. La souveraineté ne se limite pas à l'indépendance politique formelle ; elle englobe la capacité des États et des peuples africains à maîtriser leur destin économique, sécuritaire, monétaire et culturel. Elle implique le droit de choisir librement ses partenaires et de définir ses propres priorités de développement. Dans le contexte de la coopération internationale, le respect de la souveraineté africaine signifie passer d'une logique d'aide, souvent perçue comme infantilisante, à une logique d'investissement et de partenariat stratégique où les intérêts de chaque partie sont clairement identifiés et respectés.

  3. L'interdépendance des destins : Le discours de Ouagadougou a mis en avant l'idée que l'Afrique et l'Europe partagent un « avenir commun ». Ce rapport prend cette affirmation au sérieux en postulant une interdépendance structurelle entre les deux continents. Les défis globaux comme le changement climatique, les pandémies, la stabilité économique ou la sécurité ne peuvent être résolus de manière isolée. L'avenir de l'Europe, sa prospérité et sa sécurité, sont intrinsèquement liés à la capacité de l'Afrique à relever ses propres défis. Ce cadre conceptuel de l'interdépendance invite à considérer la coopération non comme un acte de générosité, mais comme un investissement stratégique dans un avenir partagé.

Points Clés

  • Crise du modèle "Françafrique" et nécessité d'un nouveau paradigme.
  • Concurrence stratégique accrue (Russie, Chine, Turquie).
  • Centralité géostratégique de l'Afrique (démographie, ressources).
  • Cadre d'analyse basé sur la souveraineté et l'interdépendance.